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Culture

 

Best of de la culture 2018

 
photo:  (Carola Wastiaux, photo: Ondřej Tomšů)
 

Le réalisateur français Arnaud Desplechin, la comédienne tchèque qui a fait ses armes en France, Klára Cibulová, l’auteur de BD italien Vittorio Giardino, la petite-fille du grand amour de l’écrivain tchèque Karel Čapek… Telles sont quelques-unes des personnalités que nous avons eu la chance de rencontrer au cours de cette année écoulée pour parler de leur vie, de leur travail, de ce qui les anime. A l’occasion du 26 décembre, jour de la fête de saint Etienne, et jour férié en République tchèque, nous vous proposons un petit florilège de leur réflexions, extraites des entretiens qu’ils nous ont accordés.

 
Arnaud Desplechin, « in the mood for Prague »

En mars dernier, le réalisateur français Arnaud Desplechin était à Prague pour présenter son dernier film, Les fantômes d’Ismaël dans le cadre du festival Febiofest. Un film dont une partie a été tournée à Prague. Arnaud Desplechin était revenu sur sa vision de cinéaste de la capitale tchèque :

« C’est la troisième fois que je viens ici. En revanche, c’est la première où j’ai le temps de venir sur la tombe de Kafka et d’aller à la synagogue Vieille-Nouvelle. Je me suis souvenu du poème d’Apollinaire : ‘les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours’. Dans tous les livres français, il est écrit que ce n’est pas vrai. Mais j’ai vu l’horloge, elle est en hébreu, et elle tourne à rebours, dans l’autre sens ! J’ai été stupéfait de découvrir cela, il y a un côté extrêmement romanesque. A Prague, j’ai l’impression d’être dans un roman. Mais peut-être est-ce parce que j’ai lu très jeune les romans de Milan Kundera qui m’ont nourri. J’adore toute sa partie française, c’est vraiment un des écrivains qui auront compté énormément dans ma vie. Kafka aussi. Prague occupe une position clé entre le monde de l’Est et le monde de l’Ouest. Si une scène se passe à Prague, alors c’est un roman. Il y a une puissance romanesque que l’on retrouve dans le passage des tramways, dans le mélange des communautés, dans les décors, bref partout. C’est cela qui apporte la part romanesque. Ismaël le dit dans une scène du début, il est casanier. Je cherchais quelque chose d’exotique et Prague, c’est merveilleux pour un Français. »

Et la ville de Prague n’est pas le seul lien d’Arnaud Desplechin avec la culture tchèque, lui qui est un grand admirateur de la Nouvelle vague tchèque :

« J’aime les œuvres de Miloš Forman. La période tchèque a été un grand choc pour moi. ‘Au feu les pompiers !’ est un film formidable. ‘Les Amours d’une blonde’ est un chef-d’œuvre. C’est très contemporain de la Nouvelle vague française. Mais dans la Nouvelle vague tchécoslovaque, les cinéastes avaient une maturité que n’avaient pas les cinéastes français sûrement parce qu’ils s’étaient construits contre le système de répression soviétique. Quand j’ai découvert le nouveau cinéma tchèque, j’ai retrouvé ce même appétit de liberté présent dans la Nouvelle vague française mais avec une maturité plus forte. ‘Ragtime’ est un film que j’ai vu de nombreuses fois, ‘Valmont’ est un chef-d’œuvre absolu. Je suis fan de Miloš Forman, il me rend fou. Dans ‘Les Amours d’une blonde’, il y a une façon de montrer la jeunesse qui pouvait inspirer mon équipe. Et là encore, il y avait de la distance. Ce n’était pas un film français que je voulais montrer à mes jeunes acteurs, c’était un film tchèque. C’était difficilement copiable. C’est un des plus beaux films du monde donc c’était parfait pour réunir l’équipe autour de la vitalité qui emplit ‘Les Amours d’une blonde’. Le sens du dérisoire, de l’échec amoureux et de l’utopie amoureuse font que c’est un film merveilleux. »

Klára Cibulová : amener le théâtre dans les quartiers difficiles

Cinéma toujours : Klára Cibulová est une jeune comédienne qui partage sa vie et sa carrière entre la République tchèque et la France. En février dernier, elle nous avait parlé de son travail de théâtre avec des enfants dans des quartiers difficiles en France et de la manière d’aborder cet exercice avec des jeunes aux histoires souvent compliquées.

« Il ne s’agit pas de seulement montrer un spectacle aux enfants, mais de leur parler, de les écouter. La discussion est très importante. Dans ma formation de comédienne, nous avons eu cette possibilité de travailler en milieu scolaire dès la première année. Nous allions dans des collèges, des lycées. Nous avons travaillé avec des enfants ayant un handicap mental. Nous allions également dans des lycées professionnels. Nous voyions beaucoup de milieux sociaux différents… Arrivés à Marseille pendant notre troisième année d’étude, nous avons aussi travaillé dans des lycées et dans des quartiers défavorisés. Nos interventions dépendaient du choix de thème des professeurs, de ce qu’ils voulaient travailler, comme la poésie ou l’écriture. Je pense qu’il est très important en milieu scolaire d’écouter. Ce n’est pas forcément lié à la culture. Il s’agit de l’humain, de créer l’humain, de lui permettre de s’exprimer, de parler, d’exister. Souvent, dans les classes, il y a des petits groupes. Beaucoup n’osent pas parler et sont mis à l’écart. On essaie d’ouvrir cela dans le collectif. Par exemple, j’ai vu un garçon très silencieux, toujours seul. Au début, il ne voulait pas parler, ne répondait pas. Quand nous avons commencé à travailler, nous avons appris qu’il faisait du rap. A la troisième séance, il s’est mis devant le tableau et a commencé à rapper. Sa voix sortait, avec une force incroyable. C’était lui qui composait ses textes. Cet exercice lui a permis d’exister dans cette classe, mais cela a également permis aux autres de le voir autrement. Ça, c’est incroyable ! Quand je travaille dans des classes où les élèves sont amis, ils apprennent également quelque chose de nouveau sur les autres. C’est très enrichissant. »

Vittorio Giardino : « Je connais plus de personnages littéraires que de personnes réelles »

Dans une autre vie, l’auteur de bande-dessinée italien Vittorio Giardino fut ingénieur électronique. C’est d’ailleurs grâce à ce métier qu’il a sillonné les pays de l'ancien bloc de l’Est, alors qu’ils étaient encore sous la houlette de Moscou. Parmi ces pays, la Tchécoslovaquie. Devenu écrivain et dessinateur, il a publié en 1994 et 1997 deux volumes consacrés à Jonas Fink, un jeune Tchécoslovaque pris dans la tourmente des années 1950, aujourd’hui ressortis par les éditions Casterman sous le titre Ennemi du peuple. Vingt ans après, il a achevé l’histoire de Jonas Fink et a bien voulu nous parler, dans un français parfait, de son amour pour la littérature tchèque :

« Je dois dire que l’intérêt pour la Tchécoslovaquie a commencé bien avant d’imaginer une histoire en BD. C’est parti surtout de la littérature parce que j’ai lu certains livres de la littérature tchèque qui m’ont vraiment touché. Pour commencer, j’aime à la folie Kafka, même s’il est simple de l’aimer. Même s’il a écrit en allemand je crois qu’il est Tchèque et juif de la tête aux pieds. Ce n’est pas par hasard que le groupe d’amis de Jonas Fink, ces adolescents qui se réunissent pour lire les livres interdits, s’appelle Odradek, un mot inventé par Kafka. J’ai toujours aimé la littérature tchèque, par exemple un autre livre incroyablement beau que j’ai lu et relu, c’est le brave soldat Chvéïk. Le personnage de plombier de mon roman s’appelle Slávek, c’est ma version de Chvéïk. Ma BD est pleine de références littéraires. Pour moi les livres sont très importants. Je connais probablement plus de personnages littéraires que de personnages réels. »

Carola Wastiaux et sa grand-mère, source d’inspiration de la princesse dans Krakatit de Karel Čapek

Et pour finir en beauté ce best of de la culture sur Radio Prague, nous vous proposons de réécouter une grande partie d’un entretien réalisé avec Carola Wastiaux, la petite-fille du grand amour empêché de l’écrivain tchèque Karel Čapek. Věra Hrůzová, dont il fut éperdument amoureux, a d’ailleurs inspiré le personnage de la princesse Wille dans Krakatit. Carola Wastiaux est revenue sur la réaction de l’auteur à l’annonce du mariage de son aimée avec un autre :

« Elle a elle-même écrit à Čapek qui revenait d’un voyage en Italie : ‘Je me marie dans trois mois’. Il a été plus que surpris. Je peux vous lire la lettre qu’il lui a écrite au moment de son mariage, qui est assez extraordinaire. On voit sa souffrance et je dois dire que Karel Čapek me fait de la peine. Bien sûr, on peut dire que lui n’a pas su décider, n’a pas su s’engager. Il avait peut-être des raisons précises. Il avait une spondylarthrite, une maladie qui fait très mal à la colonne vertébrale. D’après ce qu’on m’a dit, les médecins lui déconseillaient d’avoir des relations intimes avec les femmes et lui déconseillaient le mariage. Ce qui, actuellement en 2018, paraît absolument fou ! Heureusement, actuellement, cette maladie a un traitement efficace alors qu’à l’époque il n’y avait rien, même pas d’anti-inflammatoires. Donc si pendant des années on lui a fait comprendre que le mariage n’était pas pour lui, je crois que ça a pu entrer dans sa décision… Je vous lis un extrait, lorsqu’il parle de la nuit de noces :

‘Mon Dieu, vous pouvez faire des quenelles douces comme le ciel, vous pouvez faire des steaks, de la salade au céleri puisque vous voulez, je le souhaite aussi bien à vous qu’à votre… votre… enfin bref, à quiconque ; mais cet autre truc, votre linge endiablé, le voile impudique qu’une nuit un autre déchirera, ah, c’est trop pour moi ; et vous, insensée, vous me parlez de ce qui n’est plus pour moi qu’un rêve furieux et impossible ; eh bien, je vous hais. Je vous écris ça en français, car en tchèque, je l’aurais écrit beaucoup plus grossièrement, d’ailleurs je ne maîtrise pas autant le français pour pouvoir l’exprimer exactement comme je le pense. En plus de ça, imaginez en tchèque toute ma colère et bien d’autres émotions que l’on ne peut même pas nommer. Je vous dirai tout ça en tchèque quand je vous verrai ; car je vous verrai bientôt, le jour où j’apporterai mon Krakatit à Brno, si seulement vous tenez à parler encore avec moi comme nous avions parlé autrefois. En fait, c’est ça que j’avais l’intention de vous écrire, et je voulais vous écrire aussi que j’y pensais beaucoup, au-delà de ce qui serait convenable ; ne me demandez pas de détails, s’il vous plaît. Alors quand je vous verrai, je vous parlerai également d’une princesse ; mais pour ça, nous avons encore du temps ; enfin, il y a du temps pour tout, sauf pour moi.’

On sent bien en effet qu’il souffre et qu’il déverse toute sa souffrance sur le papier…

« Vous comprenez pourquoi j’ai de la peine pour lui ? Dans cette lettre, c’est tout-à-fait explicite. Il est toujours extrêmement amoureux de ma grand-mère, trois ans après leur rencontre… Il montre explicitement que c’est Věra la princesse de Krakatit ! Et il existe d’autres lettres où il le dit plus que clairement. Je vais vous lire un autre petit passage où il parle de Krakatit…

‘Par ailleurs, depuis une semaine entière, je n’ai pas touché Krakatit. Je suis resté coincé au milieu du douzième chapitre, juste à l’endroit où cette jeune fille devait laisser la porte ouverte. Vous vous rappelez ? Il s’agit de la porte de sa chambre où lui ne vient pas la rejoindre, et vous m’avez fait remarquer qu’elle devrait être très en colère à cause de ça ? Vous y êtes ?’

Donc c’est très clair, Krakatit a été inspiré par ma grand-mère. Et cette jeune fille de 19 ans à laquelle il fait allusion, j’ai une conviction personnelle qu’il a pris également son inspiration en ma grand-mère, puisqu’elle avait 19 ans à cette époque-là. Même si ma grand-mère est un autre personnage dans le livre. Dans Krakatit, il décrit le premier baiser de cette jeune femme avec un autre personnage d’une façon absolument merveilleuse : l’émotion de la jeune femme dont c’était le premier baiser, où elle hésite, mais où on sent aussi son désir. C’est un passage merveilleux. Je pense que pour qui n’a pas lu ce livre, il faut lire ce passage-là et il aura compris toute l’atmosphère de Krakatit. »


 
 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 26.12.2018
 
 
 

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