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« Grâce à Kafka, j’ai compris le sens de la fantasmagorie africaine »

 
photo:  (radio.cz)
 

« Il faudra rire mais on rira de santé / On rira d’être fraternel à tout moment / On sera bon avec les autres comme / Avec soi-même quand on s’aime d’être aimé. » C’est avec ces quatre vers de Paul Eluard qu’on entre dans Les Sept Métamorphoses de Mytho, une pièce écrite par Caya Makhélé, que Radio Prague a déjà eu le plaisir de rencontrer pour un entretien sur Les Matins de Prague l’an dernier. Né à Brazzaville, installé à Paris et amoureux de Prague, Caya Makhélé prône le métissage culturel, clé de la compréhension d’autrui et, finalement, de soi. Le 17 avril dernier, une lecture de sa toute nouvelle pièce a été donnée au Studio Rubín, avec la collaboration de Jakub Šmíd pour la mise en scène et des étudiants de l’Université Charles pour la traduction du français au tchèque. Caya Makhélé est revenu sur la genèse des Sept Métamorphoses de Mytho :

 

« Les Sept Métamorphoses de Mytho est une pièce qui parle de moi. Qui parle de moi de manière allégorique, évidemment, de manière fantasmée, imagée. Il y a deux ans, j’ai eu une tumeur au cerveau, j’ai cru un instant que ce qui faisait ma vie, la capacité d’écrire, d’imaginer des histoires, la capacité de m’accepter dans n’importe quelle circonstance, allait disparaître. Il me fallait trouver un moyen de résilience, un moyen pour accepter et dépasser la douleur, faire en sorte que je puisse ne plus être un malade mais seulement quelqu’un qui transforme cette maladie en un pouvoir exceptionnel qui me permette de continuer à exister et à créer. »

Mytho, auto-entrepreneur misanthrope qui congédie abruptement les personnages venant lui demander conseil, subit sept métamorphoses. Au rythme de ces évolutions physiques, sa cécité face à la beauté du monde qui l’entoure se dissipe. Mais l’apprentissage de Mytho ne s’arrête pas là, l’heure des règlements de compte arrive...

C’est à la cour du « tribunul » que Mytho retrouve les autres personnages, devenus juges de son histoire. Après le procès de ce « tribunul », un tribunal absurde qui ne reconnaît aucune règle, voilà notre protagoniste affublé d’une tumeur au cerveau. Va-t-il s’en remettre ? En dépit des notes tragiques de la pièce, le public pragois a ri lors la lecture scénique. Caya Makhélé en esquisse les raisons :

« Oui, le « tribunul » est une sorte de rappel à l’ordre. Nous pouvons tous être victimes d’injustice. Lorsque Mytho traverse cette souffrance, cette maladie, il doit se désintéresser de tout ce qu’il y a autour de lui pour se recentrer sur lui-même. Il réalise alors que c’est lui qui peut apporter la lumière. Et le tribunal se reconnaît comme « tribunul » parce que le seul moyen de se sortir de la déraison, c’est la dérision. »

« Ça, c’est une parenté congolaise. Et même africaine, dans son ensemble. Les écrivains africains qui ont vécu des tragédies extraordinaires ont toujours utilisé le rire pour raconter leur tragédie. Et cette part-là de rire, que je fais porter, permet de dédramatiser les choses, d’avoir du recul sur sa propre existence. Dans mes pièces, il y a toujours ce mélange : il y a le rire, le drame, et en même temps, réussir à les fusionner, c’est déjà une sorte de métissage. »

Rire pour ôter son épine du pied, il n’y pas que Nietzsche pour le dire. Il y a un autre élément très important qui rappelle sa terre natale, dans la pièce : la tortue. Que représente Mémo ?

« La tortue est un personnage important, dans la pièce. Elle est source de confusion : pour le sans-abri c’est un chien, pour le personnage principal, Mytho, c’est une tortue. C’est le seul moment où le personnage de Mytho est lucide et voit la réalité. La tortue c’est, dans la mythologie africaine, la réalité de la vie. »

« Symbole de la constance et de la magie », pour reprendre les mots de Caya Makhélé, l’animal incarne la cruauté innocente d’une réalité qu’il faut apprendre à reconnaître telle qu’elle est. Mais elle n’est pas toujours sombre ! Le métissage des cultures et la tolérance entre les peuples instaure un peu de joie dans le quotidien – d’où aussi l’exergue d’Eluard. Caya Makhélé nous livre ses impressions sur cette soirée de lecture, miroir du métissage culturel, puisque sa pièce a été lue en tchèque et accompagnée de chants africains :

« Ça a été une très, très belle soirée. J’avais une appréhension par rapport à la traduction parce que je n’écris pas le tchèque. Ma manière à moi de comprendre que la pièce a été bien traduite, c’est la réaction du public. Dès l’instant où le public est entré dans la pièce, est devenu complice de la pièce, j’ai compris qu’elle avait été bien traduite. Ma deuxième crainte, aussi, c’était la mise en espace de cette lecture. J’ai réalisé que les symboles utilisés par le metteur en scène et l’excellence des comédiens permettaient de comprendre mon imaginaire. »

Une mise en scène minimaliste avec des ballons de baudruche pour exprimer la peine, l’amour, l’affection. Mais revenons au métissage : les liens qu’entretient Caya Makhélé avec Prague, aujourd’hui concrétisés par des amitiés avec de nombreux Tchèques, remontent à sa découverte de Kafka. Qu’a apporté cet auteur tchèque à l’auteur d’origine congolaise, en quoi Kafka inspire-t-il Caya Makhélé ?

« J’ai commencé à aimer Prague à travers Kafka, en lisant Kafka, en lisant la biographie de Kafka. Tout cela m’a permis de comprendre que la vie d’un être humain, quel que soit l’endroit où il se trouve dans le monde, peut ressembler à celle d’un autre - même s’il vient d’Afrique. C’est en cela que je me sens tributaire de Kafka, de cet écrivain qui m’a fait comprendre que la fantasmagorie africaine n’était pas absurde ! C’est grâce à lui que j’ai compris que, quand mes ancêtres imaginaient des animaux qui se transformaient ou des êtres humains qui devenaient autre chose que ce qu’on pouvait imaginer, que ce n’était pas absurde, que ça faisait partie d’une grande culture ! »

Mais Kafka n’a pas été le seul à l’inspirer. L’une des particularités propre à l’écriture de Caya Makhélé est son oralité. Il nous explique d’où lui vient ce talent de conteur :

« Je viens d’une culture orale, à la base. Les personnes qui m’ont donné envie d’écrire, c’est ma grand-mère et mon grand-père, qui me racontaient des histoires et ensuite ma mère, mon père, qui me racontaient leur vie. Je me sens plus riche quand j’apprends des choses des autres, et je ne m’interdis pas de les utiliser dans ma propre existence. Je ne pense pas qu’une culture appartienne absolument à un seul peuple ou à une seule nation. »

« Dès l’instant où un être humain crée quelque chose sur cette planète, je me revendique également propriétaire de cette création - héritier, en tout cas. Héritier de cette création qui me permettra, moi, de transmettre des idées, des sentiments que je n’aurais pas pu transmettre autrement. Mais grâce à cette personne-là, je vais trouver les outils pour transmettre ce que je pense, mais encore mieux : peut-être pour l’améliorer, peut-être pour le conforter, peut-être pour en faire cet enfant du métissage… »

« Je ne suis pas utopique. Je ne pense pas que le métissage va résoudre tous les problèmes du monde. Mais en tout cas, le métissage résout mes problèmes à moi, parce que je sais qu’en chaque être que je vais rencontrer, il y a forcément quelque chose de bon dont je peux en tirer… »

« Mes enfants sont métisses, c’est peut-être plus facile pour moi de dire que c’est une sorte de transcendance. Mais quand je les regarde, je réalise que c’est peut-être la plus belle œuvre que j’ai jamais réalisée. »

« Mettre en scène sa propre vie est loin d’être aussi facile, même si j’ai toujours rêvé n’être qu’un personnage de fiction. Chaque vie est un drame pour les autres. » Caya Makhélé, Les Sept Métamorphoses de Mytho.

 
 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 27.04.2019
 
 
 

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