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« La dissidence, un frein à la pensée majoritaire »

 
photo:  (radio.cz)
 

Samedi, la République tchèque a commémoré les 29 ans de la chute du communisme et de la révolution de Velours. Mi-octobre, l’Institut français de Prague accueillait la réalisatrice française Ruth Zylberman à qui l’on doit un documentaire consacré aux mouvements de dissidence en Tchécoslovaquie, Pologne et Hongrie. Au micro de Radio Prague, elle est revenue sur les origines de son intérêt pour le destin des dissidents d’Europe centrale, et tchèques notamment :

 

« J’avais environ 16, 17 ans, au moment de la chute du mur de Berlin. Et une des premières choses que j’ai faites, c’est d’aller à Prague où j’avais déjà été en 1988. Il se trouve que j’ai tissé des liens amicaux ici et qui m’ont conduite à venir très souvent à Prague pendant cette période de transition. J’ai grandi dans un pays assez calme, la France. Et voir ce pays, la Tchécoslovaquie, se construire, se reconstruire, était quelque chose d’assez extraordinaire à observer. Je me suis beaucoup intéressée à l’histoire de l’Europe centrale, de la République tchèque en particulier, et de manière plus générale à l’histoire du communisme et à son opposition. Je voulais absolument faire mieux connaître cette histoire à un public français. »

Dans son documentaire, « Dissidents. Les artisans de la liberté », Ruth Zylberman donne la parole notamment à Petr Uhl qui avec sa femme Anna Šabatová et son beau-père Jaroslav Šabata ont été signataires de la Charte 77 et ont fait partie de ceux qui ont gravité au plus près du dramaturge et futur président après 1989, Václav Havel. Les premières années qui suivent la chute du communisme en novembre 1989 sont pleines d’optimisme et d’élan, portées par toutes ces personnes muselées hier et désormais au premier plan. Pourtant, près de trente ans après, l’enthousiasme est largement retombé.

« C’est un des grands reproches qu’on a fait aux anciens dissidents : de ne pas avoir su transformer la parole dans une société totalitaire en mouvement politique de masse dans une société ouverte. D’abord, je tiens à dire que ces dissidents sont un peu âgés et ils ont fait leur temps. Et surtout ils ont fait leur travail. Donc cela veut dire que c’est aux générations suivantes, en prenant ce qui est l’essence de leur combat, de le transformer et de l’adapter aux conditions dans lesquelles nous vivons. Chaque génération ne travaille que pour le contexte dans lequel elle évolue. Ensuite, il s’agit de passer le relais. Mais je crois que leur témoignage est certes quelque chose qui ne peut s’appliquer mot à mot, mais que cet esprit en tout cas est tout-à-fait transmissible et universalisable. »

Ainsi pour Ruth Zylberman, l’esprit de dissidence d’hier a toute sa place dans le monde d’aujourd’hui. A fortiori en ces temps de montée des populismes et de replis identitaires.

« L’histoire de la dissidence peut nous apparaître aujourd’hui comme très ancienne, quasiment préhistorique et pourtant j’ai l’impression que la question de l’opposition alors que l’Europe est de plus en plus fragmentée et animée par des gouvernements aux tendances différentes - cela ne concerne pas uniquement l’Europe centrale mais aussi les pays occidentaux - est tout-à-fait d’actualité. Dans ces conditions, savoir penser librement, se battre éventuellement ou construire quelque chose qu’il s’agisse d’œuvres artistiques ou de combats politiques pour défendre l’idée d’une certaine Europe, c’est quelque chose que je sens tous les jours quand j’allume la radio ou que je lis les journaux. »

Aujourd’hui, les dissidences prennent des formes différentes, mais le fond reste identique pour Ruth Zylberman :

« Je vois cela aux Etats-Unis. Il suffit de lire quotidiennement certains journalistes, ou d’écouter ceux qui se battent contre la politique de Donald Trump. Le contexte est certes totalement différent et ils ne finissent pas, pour l’instant, en prison, ils peuvent être publiés. La dissidence, elle n’est pas simplement à lier à un contexte particulier et à une histoire particulière. Je crois que l’idée, c’est de suivre sa boussole intérieure. Je crois qu’en Pologne aujourd’hui, il y a un réveil de la société civile, une activité forte contre le gouvernement polonais. On peut prendre les féministes par exemple, qui se battent pour le droit à l’avortement. Ce sont des dissidences. La dissidence, ne l’oublions pas, c’est essayer de faire un frein à une pensée majoritaire. »

 
 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 19.11.2018
 
 
 

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