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Michel Toesca, réalisateur de « Libre » : "Ce n'est pas un film militant, c'est un film de copains"

 
photo:  (radio.cz)
 

Dimanche à Prague s’est refermé le festival One World, festival du film sur les droits humains. A l’occasion de la cérémonie de clôture, le cinéaste Michel Toesca était venu présenter son film Libre. Dans ce documentaire éminemment politique, il a suivi pendant quelques années le fermier Cédric Herrou, devenu célèbre en France pour avoir accueilli des centaines de migrants chez lui, dans la vallée de la Roya, tout près de la frontière italienne. Le film est sorti l’année dernière, et il devait à l’origine porter sur la thématique générale de l’accueil des migrants en France… mais aussi durer cinq heures. Michel Toesca se lance dans un nouveau montage, plus court, et décide de consacrer tout son film au seul Cédric Herrou. Colin Gruel a rencontré le réalisateur.

 

« Il a fallu trouver une personne qui puisse porter l’histoire de A à Z. Et évidemment Cédric Herrou s’est imposé. Tous les autres aidants, pour des raisons tout à fait compréhensibles, ont fait un break à un moment. Et lui n’a jamais lâché. Il était tout le temps, sauf pendant ses onze gardes à vue. Et puis il est devenu par hasard l’icône de l’aide aux migrants, donc ça tombait bien. »

Donc il est devenu cette icône pendant votre tournage ?

« Ah oui, au début du tournage, en 2015, personne ne savait qui était Cédric à part nous. Moi, je le connais depuis 15 ans… C’était juste un mec qui avait des poules et faisait de l’huile d’olive dans la vallée. Personne ne savait qui c’était. Ça s’est passé par hasard. Un beau jour, je tournais chez Cédric, et arrive un journaliste du New York Times, Adam Nossiter. C’était le premier. Et quelques jours plus tard, Cédric faisait la une du New York Times. A partir de là sont arrivés des journalistes de l’Europe entière et du monde entier. On a eu des Japonais, des Australiens… C’était parfois plus compliqué de gérer les journalistes que les migrants… Et puis s’est posée la question de ce qu’on devait faire de cette médiatisation. Au sein de la communauté des aidants, il y a eu des désaccords. Nous on a pensé que c’était une bonne chose de médiatiser nos actions pour que le monde sache comment les gouvernements français et italien traitaient la question migratoire… »

Comment s’est déroulé le tournage dans ce contexte ?

« Dès qu’on tournait, je montais. J’avais un petit studio dans un village de la vallée, parce que pendant deux ans j’étais aussi le monteur du film. Et Cédric venait voir. Pour lui, ça a été une façon de prendre du recul. Et ça lui a permis de se recentrer par rapport aux médias, d’être le plus synthétique possible, le plus clair et le plus percutant. »

A de nombreuses reprises, vous filmez les forces de l’ordre ou des agents de la préfecture. C’était risqué, non ?

« En France, on a le droit de filmer un représentant des forces de l’ordre dans l’exercice de ses fonctions. Après, moi, j’ai perdu trois iPhone qui m’ont été cassés par la police. C’est aussi une question de dispositif. Quand Cédric se fait arrêter en gare de Cannes, on sentait que c’était un peu tendu. On était cinq, et on s’était entraînés à filmer dans d’autres séquences qu’on a postées sur Internet et qui ont permis au Défenseur des Droits Jacques Toubon de saisir le Conseil d’État sur la question de la reconduction illégale des mineurs à la frontière. Mais je me rappelle très bien, quand tous sont ramenés à la police de Menton et que je filme le policier de la PAF [Police aux Frontières, ndlr] en train de malmener l’avocate d’un des réfugiés, ils sont venus vers moi, ils voulaient reprendre les images… Heureusement que l’avocate était là, et que d’autres personnes pouvaient sauver le coup avec des portables. »

« Libre », c’est un film de copains ?

« C’est d’abord un film de copain, pas un film militant. J’ai voulu montrer cette amitié de longue date avec Cédric qui s’est véritablement scellée au cours des trois années de tournage. Je pense que c’est important de le montrer : ce n’est pas un film militant, c’est un film politique, au sens étymologique : on vit sur ce territoire, et on prend en considération ce qui est en train de se passer. S’il n’y avait pas eu cette complicité, le film aurait été d’une tristesse incroyable. Il y a beaucoup de joie dans ce film. »

Pourtant quand vous intervenez en prenant le parti de Cédric face aux forces de l’ordre, on a du mal à penser que ce n’est pas un film militant…

« Non, c’est une prise de position politique et pas militante. Lorsque j’interviens à ce moment-là, je ne fais que prendre cette position-là. Il y a quelque chose qui moi me gêne dans le militantisme : il répond souvent à un mot d’ordre. »

Au cours du film, on rencontre Moussa, un réfugié qui clame son amour de la France et des Français, et qui explique que si la France ferme ses frontières, c’est seulement pour sa sécurité.

« Il y a beaucoup de racistes dans la vallée, contre l’arrivée des migrants, contre les actions de Cédric. J’ai tourné avec eux. Ce qu’ils disent, ce sont les poncifs habituels de l’extrême-droite sur le « grand remplacement », etc. Il y a toute une série d’arguments que je n’ai pas mis dans le film parce que je pense que si les gens concernés se voient dire tout ça… J’ai honte pour eux. Et puis, miraculeusement, je tombe sur Moussa, qui dit tout. Il tient presque le même discours, il dit qu’il n’est pas un terroriste, et il dit qu’il sait pourquoi la France doit fermer ses frontières parce qu’il a la télévision, parce que sa famille a la télévision… En fait ça dénonce le rôle des médias et de l’information dans cette situation, et j’ai trouvé cela très intéressant parce que c’est un concentré de ce que je n’ai pas voulu mettre de la part des Français de la vallée qui sont pitoyables… »

Ce que montre votre film, aussi, c’est l’acharnement judiciaire dont Cédric Herrou est la cible…

« Il le dit : ‘Je pensais que la justice était indépendante, et on a la preuve qu’elle ne l’est pas’ [juste après l’alourdissement de sa peine par la cour d’appel d’Aix-en-Provence à quatre mois de prison avec sursis pour aide à l'immigration clandestine, en août 2017, ndlr]. Mais finalement plusieurs choses vont lui donner raison. La décision du Conseil Constitutionnel, que ses avocats ont saisi pour faire entrer la notion fraternité dans la constitution sans passer par le Parlement, ce qui est assez exceptionnel. Donc la foi en la justice de la République ne s’est pas ébranlée. C’est plutôt sa foi en les représentants de la justice qui s’est effondrée. Mais le Conseil Constitutionnel a donné raison à sa première intuition selon laquelle la justice était digne de confiance. Ensuite, il s’est pourvu en cassation et ce jugement a été cassé : les quatre mois ont été annulés. Mais on repart à zéro puisqu’il va être rejugé à Lyon en appel. On n’a pas encore la date. »

Finalement, il en est où, Cédric Herrou ?

« Il n’y a plus de réfugiés dans la Roya. Après le procès d’Aix-en-Provence, il y a eu un renforcement militaire énorme. Désormais ils passent plus haut, par le Briançonnais, etc. Cédric est parvenu avec Roya Citoyenne à mettre en place un protocole avec la gendarmerie qui permet maintenant aux réfugiés de faire une demande d’asile à Nice.

Cédric, il a d’autres projets, j’ai commencé à tourner un film là-dessus il y a dix jours. Comme il y a eu des centaines de personnes à passer par chez lui, il a bien fallu qu’un vivre-ensemble se mette en place. Donc ils ont beaucoup appris là-dessus. Parmi tous ces gens, beaucoup sont allés faire des demandes d’asile en Allemagne ou en Norvège. Mais comme ils ont été déboutés, ils sont soumis aux accords de Dublin, selon lesquels les réfugiés doivent faire une demande d’asile dans le premier pays où ils ont mis le pied, donc l’Italie, la Grèce ou l’Espagne, une sorte de frontière au sein de l’Europe. Ceux qui sont passés par chez Cédric ont donc été renvoyés en Italie et sont revenus dans la Roya. Ils se sont installés là.

Le projet de Cédric est donc de créer un lieu d’accueil où ces gens puissent travailler, qu’ils soient en situation régulière ou pas, et de créer une communauté au sein d’Emmaüs International, qui a un statut, le statut OCAS [Organismes Communautaires et d’Activités Solidaires, ndlr], qui permet de faire travailler et de rémunérer des étrangers en situation irrégulière. »

 
 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 19.03.2019
 
 
 

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