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Culture sans frontières

 

Bohuslav Reynek : entre reniement et redécouverte

 
photo:  (Soňa Jarošová)
 

« Un génie que nous aurions dû oublier ». Tel est l’intitulé de la grande rétrospective de l’œuvre graphique de Bohuslav Reynek (1892-1971), à voir dans le manège du Palais Wallenstein jusqu’à fin juillet. Artiste singulier, ce graveur et poète a mené une vie dans l’isolement de sa ferme de Petrkov, dans le paysage de la Vysočina, loin de la vie mondaine, des cafés et des cercles artistiques. Reynek a développé un style propre, et il a laissé derrière lui une œuvre imposante, admirée dans le monde entier, et cela malgré le fait que le régime politique l’avait empêché de participer à la vie artistique, et qu’il l’avait réduit, lui et sa famille, à une vie dure de renégat indésirable.

 
 

Nous avons tout d’abord voulu en savoir plus sur l’intitulé de l’exposition, Bohuslav Reynek – génie que nous aurions dû oublier. Pourquoi ce titre ? Nous avons interrogé à ce sujet la commissaire de l’exposition et la petite-fille de l’artiste, Veronika Reynková :

« Pour rappeler le fait que nous aurions réellement pu l’oublier. Car le régime précédent ne lui était pas favorable. Il est vrai, que plusieurs expositions avaient été organisées depuis la chute du communisme, après la révolution, mais il faut savoir qu’entre 1971 et 1989, il n’a pas pu exposer ni publier officiellement, donc l’idée qu’il aurait pu être oublié est, finalement, assez plausible. Par ailleurs, il existait une volonté extérieure pour qu’il soit oublié. C’était un auteur et un artiste qui gênait, les thématiques de son œuvre – graphique et poétique – dérangeaient, à cette époque-là. »

Les thématiques dérangeantes sont celles de la bible. Reynek a souvent représenté les thèmes de l’iconographie de la peinture chrétienne, comme la Crucifixion, la Descente de croix, ou la Vierge de Pitié (ou la Pietà). Mais le spectateur remarque tout de suite une touche singulière dans ces graphiques de taille très modeste : un chaton aux pieds de la Marie Madeleine, une chèvre qui regarde, par-dessus une clôture délabrée, la Vierge en douleur tenant Jésus sur ses genoux au milieu d’un champ de blé, ou un tableau intitulé « La Pietà aux rats ». Nous nous sommes adressés à la guide de l’exposition, Tereza Klimešová, pour nous éclairer sur cette particularité.

« Il a une approche personnelle à la thématique religieuse. Il ne la considère pas comme quelque chose d’intouchable ou de dogmatique. Au contraire, il l’associe à la vie quotidienne. Car c’est de cette façon qu’il vit la religion. C’est son vécu, et non pas une illustration. Il souhaite que son œuvre soit intime, que chacun puisse s’y retrouver. Cette sensibilité et cette émotion traversent l’ensemble de son œuvre. Ce qui est intéressant, c’est que Reynek lie les motifs religieux à la nature et au paysage, mais non pas à un paysage biblique. Il situe les scènes religieuses dans la Vysočina, le paysage où il vit. »

C’est cette accessibilité et humilité des scènes religieuses qui est touchante. Comme par exemple le tableau avec Sainte Anne, (la grand-mère du Christ), qui apprend à lire à sa fille Marie. Cependant, les scènes et les thématiques représentées ont aussi une valeur hautement symbolique. L’infatigable espoir de Reynek se reflète dans les hirondelles qui signifient l’arrivée du printemps. Il faut également mentionner un entièrement consacré à Job. Dieu fait subir à ce personnage de l’Ancien Testament de très dures épreuves, pour vérifier sa foi. Job supporte avec résignation la perte de ses biens, de ses proches, ainsi que les souffrances de la maladie, sans jamais renier son Dieu.

Et le parallèle avec le destin de Bohuslav Reynek s’impose : après avoir traversé les deux guerres mondiales, il vient s’installer avec sa femme, la poétesse grenobloise Susanne Renaud, dans la ferme familiale, dévastée par les troupes nazies. Mais au lendemain de la seconde guerre mondiale, le gouvernement tchécoslovaque impose aux propriétaires terriens d’écouler une partie de la récolte à l’Etat, cette récolte étant fixée par rapport à la superficie des terres et non pas aux possibilités réelles de leur rendement. La famille Reynek croule alors sous les dettes. Avec la nationalisation et la collectivisation des terres, la situation ne s’améliore pas, d’autant moins que Reynek est un koulak et chrétien croyant de surcroît… Alors, il s’évade dans son passé et évoque, par l’intermédiaire des souvenirs heureux, comme la période de l’entre-deux guerres, où il allait dans la région alpine de la France pour faire la cour à sa future épouse. Tereza Klimešová commente le tableau intitulé « La fleuriste de Grenoble » :

« La fleuriste de Grenoble est une gravure très intéressante. Elle date de 1960, c’est à dire une époque où Reynek n’allait plus en France depuis longtemps. Il s’y est rendu pour la dernière fois avant l’éclatement de la deuxième guerre mondiale. Cette graphique illustre la façon dont il s’exprimait dans les années cinquante et soixante, où il recourait souvent à ses souvenirs, qu’il mélangeait quelquefois avec de la fantaisie. Sa ferme avait été nationalisée et collectivisée en 1949. Ce qui veut dire que Reynek et ses fils sont devenus employés dans leur propre ferme, et beaucoup d’autres personnes venaient travailler au domaine. Reynek ne souhaitait pas rencontrer ces étrangers. Il disait même ne plus vouloir aller dans le jardin, pour ne pas tomber sur des inconnus. C’était son grand chagrin, d’autant plus que ce jardin, ils l’avaient créé et cultivé avec sa femme Suzanne Renaud. Ils y avaient planté de nombreuses fleurs, même des plantes exotiques, qu’ils amenaient de France, d’abord eux-mêmes, puis ils se les faisaient envoyer par la poste. Ils s’étaient créés, pour ainsi dire, un jardin d’Eden. »

Un documentaire de la télévision tchèque de 2006 sur la vie et l’œuvre de Bohuslav Reynek (réalisation de A. Kisil) est diffusé en permanence dans la salle supérieure du manège Wallenstein. Ce film nous emmène entre autres à la fin des années 1960, quand, au cours du dégel politique, l’œuvre de Reynek avait été redécouverte et avait connu un succès éclatant auprès d’un large public. C’est de cette époque que date un entretien réalisé avec Bohuslav Reynek en personne, dans sa modeste cuisine. Décrivez-nous votre journée habituelle, lui demande un reporter…

« Je me lève à 2h du matin. Je prépare le petit déjeuner, je déjeune. Après je prépare les patates pour les cochons. En revenant je réveille Danik qui va travailler. Et quand il me reste un petit moment, une demi-heure, je prends ma lamelle et je grave dessus. Ensuite, je réveille Jirka et quand il est levé, je me couche. Il est 7h et je dors jusqu’à 9h. Ensuite je fais le feu et je prépare le déjeuner. »

On y apprend par ailleurs également pourquoi les gravures sont si petites.

« L’après-midi, si je me sens bien, (ça dépend ce qu’on veut dire par-là…) je passe à l’impression. Mais je ne fais que les petites gravures. Pour imprimer les plus grandes, il faut être à deux. En particulier quand c’est un monotype. Une fois par semaine, quand Danik ne travaille pas, il m’aide. »

Reynek combine de nombreuses techniques de gravure : à plat ou en creux, avec l’utilisation de la pointe sèche ou de l’eau-forte, des monotypes, différents procédés de l’application de la couleur. Grand connaisseur de l’art occidental (il a traduit notamment, du français, des études sur Marc Chagall), il est ouvert à l’expérimentation (lorsqu’il en a les moyens, bien sûr). C’est ainsi qu’il s’aventure dans la technique du cliché-verre. Tereza Klimešová explique :

« La technique du cliché-verre est relativement peu commune. Vous devez prendre une lamelle en verre, que vous pouvez par exemple noircir en la tenant au-dessus d’une flamme de bougie, pour que la lumière ne puisse la traverser. Ensuite vous gravez le motif que vous voulez, puis vous placez la lamelle en verre sur un papier photosensitif. C’est là que l’art graphique devient photographie. La lumière traverse les endroits gravés, et le résultat est, en fait un négatif de photographie. Cette technique permet également de nombreuses variations, comme la multi exposition etc. »

Les critiques à l’exposition, ouverte il y a tout juste un mois, sont positives. Elles mentionnent toutefois une certaine divergence entre la campagne de publicité massive qui accompagne l’exposition et l’intimité profonde de l’œuvre de Bohuslav. Reynek. D’immenses panneaux d’affichage bordent les autoroutes, les Saints aux nimbes jaunes, si petits en réalité, sont agrandis démesurément et collés sur de grandes surfaces publicitaires dans la ville. Veronika Reynková réplique :

« Ce n’est pas contradictoire. L’utilisation de panneaux d’affichages dans la campagne publicitaire n’a aucun rapport avec l’œuvre elle-même. Cette campagne a eu pour but d’attirer les visiteurs, et effectivement, elle les attire. Jusqu’ici, onze mille personnes se sont rendues à l’exposition Reynek. De nos jours c’est absolument extraordinaire. »

Autre grande attraction, une nouvelle édition de la Bible, contenant 105 illustrations de Bohuslav Reynek. Serait-ce un coup de marketing ?

« L’idée d’éditer une Bible avec un accompagnement graphique de mon grand-père vient de Zdeněk Sklenář, d’il y a deux ans. Il a d’abord voulu la publier en Chine, en chinois. On n’en est pas encore là, mais c’est prévu. Pour l’instant nous avons publié la version tchèque. Il existe deux éditions, une première reliée en tissu, une deuxième qui a une reliure en cuir. L’édition reliée en cuir est unique dans ce sens que chaque livre contient un exemplaire d’empreinte type d’une des gravures de mon grand-père. Ces impressions sont réalisées par les typographes Milan et Pavel Dřímal. C’est un travail parfaitement professionnel et précis. »

Le prix de la Bible reliée en cuir : 65 000 couronnes, soit environ 2 400 euros. La version reliée en tissu est plus abordable, elle ne coute que 7 000 couronnes (260 euros), mais tout de même… La seule grande exposition organisée de son vivant avait eu lieu dans la Galerie Špála à Prague, dans les années soixante. Le retentissement de sa gloire avait été alors spectaculaire. Avant que la normalisation ne le bannisse de nouveau, étudiants et journalistes venaient dans sa ferme à Petrkov pour apprendre, pour documenter son existence, qui ne le serait, autrement, que dans la mémoire familiale et dans sa correspondance avec certains artistes, par exemple Vladimír Holan. Reynek vendait alors ses gravures à trente, cinquante couronnes. Mais comme disent les témoins, il les donnait aussi très souvent gratuitement, quand elles plaisaient à quelqu’un qui n’avait pas assez de liquidités sur lui.

 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 17.05.2014
 
 
 

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