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Duong Nguyen Jirásková : Vis ma vie de Vietnamienne en Tchéquie (II)

 
photo:  (radio.cz)
 

Seconde partie de notre entretien avec Duong Nguyen Jirásková, jeune bloggeuse très active sur internet qui glosait, en 2008, avec humour et lucidité sur les « enfants bananes », la génération de jeunes Vietnamiens, souvent déjà nés en Tchéquie de parents installés de longue date, totalement bilingues, à l’aise à la fois dans les communautés, mais éprouvant également les difficultés d’appartenir à deux cultures très différentes. En 2018, elle a sorti un livre qui compile ses réflexions et raconte son parcours. On y apprend entre autres, avec la franchise qui la caractérise, qu’elle a vécu – et surmonté – un épisode dépressif important, lié, entre autres, à cette double appartenance. Un phénomène pas si rare chez cette génération de jeunes Vietnamiens, comme elle l’a confié au micro de Radio Prague.

 

« Je pense que c’est assez caractéristique des Vietnamiens de Tchéquie. J’ai reçu beaucoup de messages de gens qui ont lu mon livre. C’est quelque chose qui revient souvent dans les réactions : il y a une tendance dépressive chez ces jeunes Vietnamiens à cause de la pression exercée sur eux. C’est plutôt exceptionnel qu’un Vietnamien qui a grandi ici n’ait pas les problèmes que j’ai décrit dans mon livre. »

Je n’aurais pas imaginé que ce soit si répandu : cela veut dire qu’il y a à la fois un déchirement et une pression…

« Exactement. »

Vous avez vécu en France où se trouve une importante communauté vietnamienne. Une communauté différente de celle de Tchéquie, puisque ces Vietnamiens ne viennent pas de la même partie du pays. Quelles sont les similitudes ou les différences que tu as pu découvrir, vous qui pouvez faire d’une certaine façon le pont entre les deux ?

« C’est exactement cela, je suis sur le pont en fait. Il y a de grandes différences entre la communauté vietnamienne en République tchèque et en France. En République tchèque, ce sont des Vietnamiens qui sont venus après la guerre du Vietnam qui s’est terminée en 1975. C’était le cas de mon père. Il fait partie de la première génération. Il était soldat pendant la guerre, et en tant que vétéran, il a eu la possibilité de venir en Tchécoslovaquie. Il y avait à l’époque des sortes de contrats avec le régime communiste. Il s’agissait donc de Vietnamiens du nord, le nord qui était communiste et qui avait gagné la guerre. En France, l’histoire de la communauté vietnamienne est plus ancienne. Aujourd’hui on y trouve déjà la troisième voire la quatrième génération car ils sont arrivés au moment de la décolonisation. »

Ils sont venus après la guerre d’Indochine…

« Oui, après la conférence de Genève en 1954. Ils sont venus en tant qu’émigrés. En République tchèque, ce sont des Vietnamiens communistes qui sont venus pour des raisons économiques, pour gagner de l’argent et éventuellement un jour rentrer au Vietnam. Idéologiquement, ils sont toujours Vietnamiens du nord, tandis que ceux de France ont fui parce qu’ils ne voulaient pas du régime communiste. »

Ils savaient qu’ils ne reviendraient sans doute jamais dans leur pays…

« Oui, et ils sont venus en France pour la démocratie, pour les valeurs européennes, occidentales. En France, j’ai connu pas mal de familles où personne ne parlait le vietnamien. »

La langue s’était perdue…

« La langue s’est perdue, la culture aussi. Ils ont quitté le Vietnam mais pas uniquement physiquement. Ils l’ont aussi quitté idéologiquement, mentalement. Et les enfants ont grandi dans un environnement européen. »

En France, il y a une vraie coupure alors qu’en Tchéquie, la génération de vos parents a sans doute l’intention de revenir un jour au pays, et de s’y installer pour la retraite…

« Oui. Ou en tout cas, c’était l’objectif premier. Mes parents, pour le coup, sont contents de vivre ici. »

Est-ce qu’il y a un clash générationnel entre les jeunes de votre génération, ces jeunes qui sont bilingues, et leurs parents peut-être plus ancrés, idéologiquement, culturellement, dans le Vietnam qu’ils ont quitté, dans leurs souvenirs ?

« Absolument. Il y a un vrai clash, une crise entre les générations. C’est beaucoup plus difficile pour la génération de nos parents qui souvent ne parlent pas bien tchèque. Pas mon père, puisqu’il était traducteur, mais la plupart des parents ont du mal. Ou alors ils travaillent dans des épiceries, des petits magasins où ils ne parlent le tchèque que pour le travail mais pas pour créer un lien social avec les Tchèques. Ils ont ensuite des enfants qui ne parlent pas vietnamien, ou alors très mal. On se retrouve avec des parents qui ne comprennent pas trop les Tchèques, pas trop leurs propres enfants. C’est peut-être pour cette raison qu’ils restent un peu isolés et qu’ils maintiennent la culture vietnamienne en Tchéquie. Il y a ensuite ma génération, ‘sur le pont’, qui comprend les deux cultures. Je pense que pour nous c’est plus facile… »

On voit quand même dans votre cas que ce n’est pas si facile…

« C’est déjà difficile pour les Tchèques de comprendre leurs propres enfants ! Mais avec le problème linguistique c’est encore plus dur. Une amie a fait une étude sur le clash générationnel, sur ce sujet-là. Le résultat, c’est qu’ils se disputent tout le temps parce qu’ils ne se comprennent pas. »

La France est un pays beaucoup plus multiculturel que la Tchéquie. Qu’avez-vous retiré comme expérience de ce séjour ?

« Je pense qu’on va y venir en Tchéquie, dans une ou deux générations. C’est difficile pour la majorité tchèque. Mais je pense que l’intégration des Vietnamiens dans la société tchèque va s’améliorer. En France, je ne me suis pas sentie comme une étrangère. Là-bas les Vietnamiens travaillaient dans de nombreux domaines, dans des bureaux, à des postes hauts placés. Il n’y avait pas ce préjugé que les Vietnamiens sont cantonnés aux épiceries. En plus, en France, les Vietnamiens étaient considérés comme les ‘bons élèves’ par rapport à la communauté maghrébine. Vietnamiens et Chinois sont perçus comme bien intégrés, avec des enfants qui sont de bons élèves etc. En République tchèque, les Vietnamiens restent des vendeurs dans les épiceries. Il n’est pas courant d’en voir dans des bureaux, comme graphiste ou autre. »

 
 
Auteur: Český rozhlas Radio Praha
 
Ajoutée: 17.09.2019
 
 
 

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